NOSTALGIE
UN : À ce moment-là, vous tombez dans la rue Boissy-d’Anglas, vous la prenez à droite, vous tombez dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré, vous la prenez à gauche, vous tombez dans la rue Royale, vous la prenez à droite, vous tombez place de la Concorde, vous la traversez, et aussitôt traversé le pont, vous tombez dans le boulevard Saint-Germain que vous enfilez à gauche, ensuite de quoi vous finissez bien par tomber sur la rue du Bac, que vous prenez sur votre droite, et alors c’est là que vous tombez, euh… attendez un peu… vous tombez…
DEUX : Je tombe, quoi.
UN : Oui, vous tombez dans la rue euh…
DEUX : Ce que je voudrais connaître aussi, c’est la rue où je me relèverai. Parce que, tomber, ça va bien un moment.
UN : Oh ! ben alors ! si vous commencez à faire de l’esprit, hein ? moi je ne dis plus rien. Vous n’avez qu’à acheter un plan de Paris.
DEUX : Non, non… je vous remercie bien de m’avoir indiqué toutes ces rues avec la manière de tomber dedans.
UN : Maintenant, vous pouvez aussi prendre le métro.
DEUX : Non, merci. Un jour je rentrerai dans mon pays.
UN : Qu’est-ce qu’il y a ? Vous êtes triste ?
DEUX : Non. C’est Paris qui est triste.
UN : Avec ça que votre pays, il est follement gai ! Parce qu’on peut dire que pour un pays désopilant, c’est un pays désopilant, votre pays.
DEUX : Oh, ben vous, vous y êtes passé en automne, juste au moment des vendanges, alors… C’est pas pareil. C’est en hiver, qu’il faut voir ça. Et puis vous ne connaissiez personne, vous n’êtes pas entré en contact avec les habitants.
UN : Parce que les habitants, naturellement, c’est pas des Parisiens ! C’est des gens qui rigolent !
DEUX : En tout cas, ce n’est pas des gens qui n’arrêtent pas de rouler en automobile dans des rues qui ne sont pas faites pour ça.
UN : En quoi ils roulent, s’ils ne roulent pas en automobile.
DEUX : Pas en métro non plus, pas à moto, ni à vélo, ni même à patinette.
UN : Alors ils ne roulent pas ?
DEUX : Si. Ils roulent. Comme tout le monde !
UN : Alors, comment ils roulent ?
DEUX : Sur eux-mêmes. Ils roulent sur eux-mêmes. Ils se couchent tout en haut d’une pente, sur le côté, et puis ils se laissent rouler tout en bas.
UN : Pourquoi ?
DEUX : Parce que mon pays, c’est un pays de montagne.
UN : Et ça les amuse, de rouler comme ça ?
DEUX : Oui. Oh, pas tous. Pas les vieillards, bien sûr. C’est surtout les enfants que ça amuse.
UN : Et où ça les mène, de rouler comme ça.
DEUX : Au bas de la pente. À rien peut-être… En tout cas, c’est par plaisir, qu’ils roulent. Ce n’est pas comme tous vos Parisiens d’automobilistes, qui roulent par devoir. Il n’y a qu’à voir la figure qu’ils ont, avec leur volant dans l’estomac.
UN : Vraiment, je ne sais pas ce que vous avez contre les automobiles. Qu’est-ce qu’elles vous on fait ?
DEUX : Rien encore. Enfin… peu de chose. Mais, à chaque fois que je traverse un passage clouté, je sens bien qu’elles me feront quelque chose un jour.
UN : En tout cas, quand j’ai « traversé » votre pays, moi, ça ne m’a rien fait du tout. Je me suis ennuyé.
DEUX : C’était l’automne. En automne, chez moi, les enfants ne roulent plus dans l’herbe le long des pentes. C’est le printemps, seulement. L’automne, chez nous, on ne récolte que le raisin. Il faut attendre l’hiver pour connaître vraiment mon pays.
UN : Je voudrais bien savoir ce qu’on récolte en hiver, dans votre pays.
DEUX : C’est pour cela que j’aimerais tant que vous y alliez ce mois-ci. Vous verriez comme les montagnards de mon pays sont à la fois fiers et méfiants. Fiers de leur richesse, et méfiants à l’égard de ceux qui voudraient la connaître. Et c’est vraiment le signe qu’on a gagné leur confiance lorsqu’ils nous disent : Restez là un moment, et qu’ils s’en vont chercher pour vous, sur la montagne, un peu de cette substance précieuse qu’ils viennent d’y récolter. Ils vous la rapportent dans le creux de leur main, ils vous disent : Venez voir, et alors, dans un coin, mystérieusement, ils vous montrent cet échantillon minuscule du grand trésor qui n’appartient qu’à eux. C’est blanc, c’est froid, au bout d’une minute il n’en reste plus rien, et ils vous disent, avec un sourire de triomphe modeste : Vous venez de voir un peu de notre neige.
UN : Et alors, qu’est-ce que vous leur répondez, à ce moment-là ?
DEUX : Vous leur répondez : Merci, naturellement.
UN : Eh bien moi, si en automne, chez vous, au lieu de faire de la neige, on fait du vin, moi, je préfère l’automne.
DEUX : Eux aussi, bien sûr. La neige, c’est pour les étrangers, pour les touristes. Le vin, ils le gardent pour eux. C’est comme les limandes.
UN : Les limandes ? Il y a des limandes, dans votre pays ?
DEUX : Mais oui.
UN : Des limandes dans la montagne !
DEUX : Mais oui. Ce sont des limandes comme les autres, mais comme les anguilles, elles migrent. Elles sortent de la mer au début de l’hiver, et puis, quand il commence à neiger, elles grimpent le long des pentes, sous la neige, en s’agrippant avec leurs dents. Quand elles sont arrivées en haut, vous savez comme sont les limandes ?
UN : Plates.
DEUX : Alors elles se laissent glisser, à plat, sur les pentes neigeuses. Pour s’arrêter, quand elles ont envie de s’arrêter, elles plongent, la tête la première. C’est la Limande-des-Neiges.
UN : Et quand la neige fond ?
DEUX : Au printemps ? Ah, alors, celles qui n’ont pas eu le temps de remonter jusqu’aux neiges éternelles, c’est fini : elles s’arrêtent. On ne retrouve plus que leurs arêtes. Dans l’herbe jaune.
UN : Ah !… Vous me racontez des mensonges.
DEUX : Bien sûr.
UN : Pourquoi ? Qu’est-ce que je vous ai fait ?
DEUX : Vous, rien. C’est Paris qui m’embête !